Tribune

Fabiola Francfort

1 janvier 2022

Le film coup de poing de Cédric Jimenez, qui raconte l’histoire de policiers affectés à la BAC dans les quartiers nord de Marseille, est devenu le plus grand succès au cinéma pour un polar français en totalisant plus de 2 millions d’entrées en salles. Une leçon de réalisme qui expose un monde aux repères inversés et sonne comme un constat d’urgence.

Avec deux millions d’entrées en salles, BAC Nord est un énorme succès. A juste titre : c’est un très bon film, rythmé, appuyé sur une histoire vraie et échappant aux personnages stéréotypés. Une bande-son efficace mélange, aux musiques urbaines représentatives du décor, du Michel Berger, « Les princes des villes », ou « The House of the Rising Sun », réminiscence de Johnny Halliday. On ne s’ennuie pas une seconde.

Mais BAC Nord est plus qu’un énième divertissement du 7e art : en reconstituant une tranche de vie des forces de l’ordre dans des quartiers chauds de Marseille, le long-métrage offre une salutaire leçon de réalité.

 

Au plus près du terrain

Le film narre une histoire vraie, ce qui offre toujours une garantie minimale de réalisme, jusque dans ses détails les plus choquants : comme lorsque les habitants jettent depuis leurs fenêtres des machines à laver sur des policiers. « J’ai vécu la même chose à Gennevilliers » souffle l’ex-commissaire de police Julien Sapori, 33 ans de métier, au journal La Nouvelle République qui l’a invité à livrer son ressenti lors d’une projection.

Les acteurs des jeunes trafiquants de drogue font naturels et jamais surjoués comme ils le seraient dans un drame engagé issu d’un scénario fantasme de rédacteurs de France 2. On pense à un autre film, « L.627 » de Bertrand Tavernier sorti en 1992, racontant sans chichi le quotidien de policiers de la brigade des stups de Paris. Déjà, le peu de moyens des policiers et la démission des autorités face au trafic de drogue étaient décrits sans compromis. Tavernier avait été en immersion dans un commissariat et a co-écrit le film avec un ex-enquêteur pour plus de réalisme. Le Nouvel Obs et Les Inrockuptibles s’en étaient à l’époque pris à la réalité présentée par le film, aujourd’hui devenu culte. Si ces deux films dérangent, ne serait-ce pas parce qu’on n’aime pas voir ce qui existe en France ? Dans BAC Nord, la réalité n’est pas commentée ou déformée, mais simplement montrée.

Le film expose ainsi remarquablement l’environnement détraqué dans lequel évoluent journellement les policiers. Une scène les montre dans un marché, pariant sur le fait qu’un jeune va voler une femme, situation quotidienne pour eux. Leur ton badin, tant ils sont habitués à repérer ce type de « flag’ » (flagrant délit), rend le moment presque cocasse. A l’inverse, les scènes de confrontation avec les dealers frappent par la violence verbale, les insultes grossières, sexuelles, que leur lancent les jeunes. Comment ne pas devenir fou à recevoir autant d’injures, tous les jours, depuis des années, sur son lieu de travail ? On ressent ainsi dans la tension née des confrontations la volonté de marquer un territoire, et pour les dealers d’en exclure des hommes qui incarnent les forces de l’ordre, l’Etat, voire la société française. L’enjeu, quasi animal, confronte les virilités, et souligne l’enjeu de la présence physique des policiers sur le terrain.

En étant réaliste, Jimenez est visionnaire, au vu de l’actualité des dernières semaines. Dans le film, la première fois où les policiers sont pris à partie dans les cités nous amène à deux doigts du meurtre. La liste des policiers morts en service montre que cette issue n’est malheureusement pas improbable. Le tabassage dans les transports en commun du Val d’Oise d’un jeune policier de 26 ans en civil et hors service par quatre jeunes qui l’avait reconnu début novembre montre que la menace qui pèse sur ces hommes à cause de leur métier est aussi réelle que ne le montre le film. Au même moment, les tags anti-policiers à Savigny-le-Temple – inventant des récompenses pour leur viol ou leur tête décapité – montrent par leur violence narquoise le degré de haine atteint – et l’espoir de prendre le dessus.

 

Dénonciation du moralisme

Le film n’épargne pas les grandes consciences promptes à juger de l’action des policiers dans ces contextes hostiles. Le montage, dépassant la frontière de la fiction, d’extraits d’archives de déclarations de politiques qui se drapent de bonne conscience en dénonçant les policiers de la BAC, bouc-émissaires faciles, n’est pas en leur honneur.

La critique féroce dépasse la classe politique ; le flic de l’IGPN (police des polices) est particulièrement odieux dans son interrogatoire vis-à-vis du policier de terrain joué par Lellouche : il le sermonne comme un mauvais élève, se pare de vertu pour dénoncer la violence policière et ne parle jamais aux jeunes, dans aucune scène. A l’écran, les trois policiers de la BAC sont les seuls qui fréquentent au quotidien les jeunes et les quartiers. Ils sont donc les seuls qui font, dans le film, le pont entre le monde des jeunes contrôlant les cités minées par la drogue et le monde des gens installés hors de cet enfer ; ces deux mondes étant hermétiques.

D’ailleurs, dans le trio de policiers dont le film raconte l’histoire, l’un est, sans que cela ne soit perçu comme original par ses collègues, d’origine maghrébine, ce qui déconstruit le cliché d’un racisme marqué dans une institution qui accueille banalement des agents d’origine étrangère, tout aussi étrillés pour leur métier de policier par les jeunes – avec souvent l’étiquette supplémentaire de traîtres – que leurs collègues.

 

Un désert moral

En montrant une délinquance plus lourde, armée, organisée et hostile, le film délivre du mythe d’une délinquance romantique de jeunes miséreux qu’on peut convertir par la douceur, au fond victimes de la société, plus sensibles que méchants. La morale des caïds est révélée par leurs insultes : à un moment, ils raillent verbalement les policiers sur les salaires qu’ils gagnent : « vous êtes des esclaves », se délecte à leur jeter l’un d’eux. L’argent semble leur valeur première.

Dans la langue des théologiens, on qualifierait ces jeunes d’acteurs d’une structure de péché. Et encore, le film ne traite pas des dégâts provoqués par la drogue sur ceux qui les ingèrent. Le misérabilisme et l’irénisme sur ces sujets graves n’ont pas fait du bien à la pensée politique… ni chrétienne.

Les références culturelles des personnages révèlent en outre l’absence totale de l’Eglise Catholique, que ce soit chez les jeunes ou du côté des policiers (un portrait de Johnny est posé sur un bureau comme le serait une icône). Le seul élément évoquant le christianisme est un plan sur Notre Dame de la Garde, les autres symboles religieux présents, à travers les habillements des habitants et dans les jurons des jeunes affrontant les policiers, relèvent de la culture islamique. L’évêque de Marseille n’a d’ailleurs pas vu le film.

 

Dignité des policiers

Sans volonté d’héroïser les personnages, le film en fait des policiers un portrait touchant et montre, malgré les compromis qu’ils acceptent pour répondre aux demandes de la hiérarchie, qu’ils ont des valeurs. Le personnage de policier joué par François Civil, même s’il est présenté comme moyennement intelligent, apparaît aussi comme un jeune sportif et costaud doté d’un grand sens pratique et d’un sang-froid remarquable en situation de danger, ayant en outre assez d’envergure morale pour ne pas vouloir dénoncer l’indic’ des flics bien que cela l’expose à la prison. Le personnage joué par Gilles Lellouche, confronté au renoncement des autorités à remettre de l’ordre dans les quartiers où s’organise le deal, est bouleversant lorsqu’il se montre déboussolé et dit qu’il ne comprend plus le sens de son métier après vingt ans de service à vouloir essayer de faire respecter la loi (« On abandonne ? Lâchement ? On ne fait rien du coup ? »). Le film leur rend leur dignité.

Mais comment parler de Foi à ces policiers, ultime pourvoyeuse du sens dont la pénibilité de leur mission à la Sisyphe les dépouille ? Ne sont-ils pas de ceux qui ont plus que jamais besoin d’elle ? Qu’attendent les catholiques, pour leur s’adresser à eux, en leur rappelant une éthique de vie fondée sur l’Evangile adaptée à leur tempérament, ferme sur les valeurs, évitant les analyses de sociétés doucereuses ? Mais peut-être faut il avant qu’humblement, ces mêmes catholiques, comme tous les Français, tirent les leçons de la claque BAC Nord.

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