Société

Samuel Pruvot

6 juin 2022

Spécialiste du dialogue interreligieux, l’archevêque de Marseille ne veut pas opposer le dialogue avec le monde et l’annonce directe du Christ. Il revisite pour nous la missiologie dans une France plurielle et sécularisée.

 

SP : En quoi la ville de Marseille est-elle un laboratoire pour l’évangélisation dans une France de plus en plus plurielle et instable ?

MGR : Marseille est une ville frontière, à la fois euro- péenne et méditerranéenne. C’est probablement la dernière grande ville cosmopolite du pourtour méditerranéen : Alexandrie, Beyrouth, Istan- bul sont devenues beaucoup moins diversifiées culturellement et religieusement. J’ai expliqué cela au Saint-Père lors de ma rencontre avec lui (ndlr audience privée du 9 avril 2021). C’est pour cela que Marseille est un laboratoire passionnant pour l’annonce de l’Évangile aujourd’hui. Pour servir le diocèse de Marseille, j’essaye donc de l’aider à respirer avec ses deux poumons: l’eu- ropéen et le méditerranéen. Depuis longtemps considérée comme la « Porte de l’Orient », la cité phocéenne, dont le nom même évoque la ville de Phocée, située dans l’actuelle Turquie, est aussi devenue aujourd’hui une « Porte de l’Occident » pour de nombreuses personnes migrantes ou réfugiées.

La ville de Marseille se veut aussi un « laboratoire pour l’annonce de l’Évangile ».

Parce qu’elle est un port, depuis longtemps habituée aux brassages de populations, Marseille offre très rapidement une identité: avant même que l’on obtienne des « papiers » en règle, on peut être « fier d’être marseillais » ! Mais c’est une ville fragile, car la pauvreté et même la misère y sont très répandues. Nous le mesurons encore davantage en cette période de pandémie. Les magnifiques élans de charité dont ont fait preuve les communautés chrétiennes à Marseille ces derniers mois sont également porteurs de la joie de l’Évangile. Et les actions communes, entre chrétiens et musulmans, au service des personnes les plus démunies, comme, par exemple, les cafés servis ensemble par quelques prêtres et quelques imams à la gare Saint-Charles, parlent mieux que de longs discours sur l’importance du dialogue. Pour toutes ces raisons, Marseille est un laboratoire. Je l’ai dit au Pape: si Marseille réussit, la France réussira !

 

SP : À Marseille et ailleurs, vous insistez sur le rôle indispensable de la charité active dans la mission. Pourquoi ?

MGR : Parce que la charité est un des premiers critères d’authenticité de la mission. Où serait l’Église si elle ne se tenait pas présente sur toutes les lignes de fracture et de souffrance de l’humanité ? Mgr Claverie (ndlr bienheureux assassiné en 1996 à Oran) en avait fait un critère de la pas- torale de l’Église en Algérie. Et le pape François choisit d’effectuer des voyages apostoliques en se rendant en priorité là où l’humanité est souffrante, là où l’Église, qui n’a pas nécessairement de solutions aux problèmes multiples qui causent ces souffrances, vit sa mission en témoignant de la proximité de Dieu avec tous ses enfants, spé- cialement les plus fragiles. Alors elle se tient là, comme Marie se tenait au pied de la Croix, comme le Bon Samaritain se tenait auprès du blessé, comme tant et tant de missionnaires se sont tenus auprès des pauvres. C’est en passant par la porte du service des pauvres que l’on a le plus de chances de découvrir le sens profond de sa propre vie et le chemin le plus sûr de la suite du Christ. Je sais que les jeunes d’aujourd’hui l’ont bien compris. Je ne cesse de les y encourager.

 

SP : La Croix, est-ce aussi quand le message de l’Église n’est pas reçu par nos contemporains indifférents ou hostiles ?

MGR : Oui, mais je préfère réserver le mot « Croix » à des situations autrement plus risquées ou dan- gereuses, comme celles que vivent, par exemple, nombre de chrétiens en Orient. L’indifférence ou l’hostilité représentent, pour les chrétiens en Occident, des difficultés et des défis à relever. Mais ce sont de graves défis pour la mission et il ne faut pas les négliger, car lutter contre l’indifférence, qui ne vous contredit pas mais plutôt vous ignore, est épuisant. Saint Paul lui-même en a fait l’expérience à Athènes: il avait préparé un beau discours, mais les gens se moquaient de lui ou préféraient poliment lui dire qu’on en parlerait peut-être « une autre fois » ! Les débats actuels sur la laïcité nous rappellent que le message de vie du matin de Pâques est un message si insolite que le monde s’efforce, depuis deux mille ans, de le tenir confiné, au moyen de barricades idéologiques et de persécutions plus ou moins subtiles, auxquelles certaines tiédeurs de l’Église apportent parfois une regrettable complicité.

 

SP : Pour autant, l’ardeur apostolique, selon vous, ne consiste pas à chercher des signes humains d’efficacité de la mission ?

MGR : Non ! C’est le sens profond du Mystère pascal. Le Ressuscité, c’est le Crucifié. Sa puissance, Dieu la déploie dans la faiblesse. Le Christ n’a pas demandé à ses disciples de rechercher l’efficacité mais de faire la vérité. Ce n’est pas eux qui font croître: c’est l’Esprit qui fait croître, y compris en ajoutant des membres aux premières commu- nautés. Malheur à nous si nous n’annonçons pas l’Évangile ! Mais malheur à nous si nous lorgnons les courbes de croissance comme le roi David avait lorgné avec orgueil la gloire d’un recensement !

 

SP : Pourquoi cette prudence ?

MGR : Je le dis souvent aux jeunes: ne vous laissez pas griser par l’illusion de l’efficacité. Cherchez plutôt à vivre en vérité, à faire la vérité, à servir la vérité, même si, à cause de cela, vous vous exposez à être incompris, refoulés ou même persécutés. Ne courez pas après les recettes de « ce qui marche bien ». Cherchez plutôt à partager entre vous et autour de vous la joie de l’Évangile, même si, apparemment, « rien n’a marché », comme pour le Christ à Gethsémani ou pour les pèlerins déçus en route vers Emmaüs. C’est Lui, le Christ, qui est « le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14, 6). Ne vous essoufflez pas à vouloir souffler à la place de l’Esprit ! Même là où il n’y a apparemment aucune efficacité, il peut y avoir, cachée mais réelle, une grande fécondité. Apprenez donc à coopérer avec l’Esprit Saint : c’est cela le plus passionnant dans l’aventure missionnaire de l’Église !

 

SP : Mais le kérygme suppose quand même une parole explicite ?!

MGR : Bien sûr ! Coopérer avec l’Esprit Saint, c’est la mission des disciples du Christ. L’Esprit Saint, qui pourrait tout faire tout seul, veut avoir besoin de témoins du Christ, en chair et en os, bien insérés dans leur génération, dans la culture de ceux aux- quels ils s’adressent, pour pouvoir dire « en leur langue » les merveilles de Dieu. L’Église est ce peuple de témoins, cette « assemblée envoyée » depuis la Pentecôte, nourrie par l’Esprit et précédée par l’Esprit sur les routes de la mission. Ce qui doit être « explicite » ne se réduit pas à des mots. Bien des missionnaires ont eu un comportement, un témoignage parfois silencieux, mais tout aussi explicite, parce que témoignant clairement de l’Évangile du salut. « J’aimerais qu’en me voyant on puisse dire: si tel est le serviteur, comment donc doit être le Maître ? », disait l’ab- bé Huvelin, le directeur spirituel de saint Charles de Foucauld ! Et le Cœur surmonté de la Croix était bien « explicite » sur l’habit de ce dernier, même s’il ne parlait que rarement de Jésus avec ses interlocuteurs musulmans.

 

SP : Qu’est-ce qui doit être « explicite » dans l’annonce de Jésus-Christ ?

MGR : Ce qui doit être explicite, c’est d’abord la cohérence de notre vie, notre désir profond que le Christ soit connu et aimé, et notre disponibilité à coopérer avec l’Esprit Saint pour qu’advienne le Royaume. L’Esprit nous précède et nous ouvre le chemin. On ne doit pas prononcer le nom de Jésus à la légère: «Car il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés » (Ac 4, 12) c’est « le seul nom qui soit donné aux hommes pour leur salut », et cela mérite infini respect ! Et ce salut n’est pas une simple «information» qu’il suffirait de balancer à la cantonade, sans engagement dans une relation de personne à personne, comme Jésus a pris le temps de le faire avec ses apôtres. Le salut n’est pas non plus un produit à vendre selon les règles d’efficacité du marketing, sans l’engagement dans un accompagnement du processus de conversion, qui peut parfois prendre beaucoup de temps. Autrement dit, je me réjouis du grand désir missionnaire qui habite la géné- ration d’aujourd’hui, mais j’attire l’attention sur des pratiques qui ne sont pas toujours à la hauteur de ce désir.

 

SP : Vous estimez que l’Évangile doit être « confié » à nos contemporains comme un trésor dont ils auront la garde à leur tour. Que voulez-vous dire ?

MGR : Je veux dire que l’évangélisation en profondeur est un processus qui prend du temps. Il y a la première annonce, la première fois que l’on entend parler de Jésus et que l’on y prête attention. Comme je le disais tout à l’heure, si on y prête attention, c’est parce que celui ou celle qui a pro- noncé ce nom nous apparaît digne de confiance, avec une vie qui essaie d’être en cohérence avec le message de ce Jésus. La Bible raconte souvent la façon dont Dieu, avec patience, pour proposer une relation d’alliance, a suscité une amitié, a parlé aux hommes « comme à des amis », comme dit l’Écriture. Et le Christ lui-même dit à ses disciples qu’il ne les appelle pas « serviteurs », mais « amis » ( Jn 15, 15). La sainteté, c’est « vivre dans l’amitié » du Christ, comme le dit la deuxième prière eucharistique. C’est donc au sein d’une relation que l’Évangile peut être confié, comme on confie un trésor ou un secret. Dans le processus de l’évangélisation, la première annonce est donc importante, mais elle est loin d’être suffisante! Car Dieu s’est fait proche, comme l’un de nos proches, et même notre pro- chain. Pour exprimer cette proximité, sa Parole s’est faite chair. Dieu s’est accoutumé à vivre chez les hommes, comme le disait saint Irénée, pour accoutumer les hommes à vivre en Dieu. Pour témoigner de cela, il ne suffit pas de parler : il faut, à l’écoute du Verbe fait chair, incarner ce que l’on dit par notre façon de vivre. Voilà ce que veut dire « confier l’Évangile ».

Découvrez la suite de l’entretien dans le numéro 1.

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