Société

Fabiola Francfort

11 juin 2022

Cette semaine, a eu lieu la messe d’enterrement d’Alban Gervaise, ce médecin-militaire de 40 ans, égorgé ce 10 mai par un islamiste alors qu’il allait chercher ses enfants à l’école. Sa mort tragique a fait l’objet d’un étonnant silence médiatique. Fabiola Francfort se demande quel hommage lui rendre.

 

Mardi 10 mai, le médecin-militaire Alban Gervaise, 40 ans, est brutalement attaqué par derrière devant ses deux jeunes fils, 7 et 3 ans, à l’école catholique Sévigné de Marseille. Il se défend, mais l’assaillant de 23 ans, Mohamed L., armé d’un couteau avec lequel il le poignarde au niveau de la gorge, finit par prendre le dessus, continuant à le frapper à terre. Après 18 jours de lutte à l’hôpital, Alban Gervaise, qui n’a pas repris connaissance, mourra de ses blessures le vendredi 27 mai. Pendant cette agonie, de nombreuses chaînes de prières se sont lancées discrètement, et les protocoles de soin les plus poussés ont été mis en place pour qu’il puisse guérir. Ce temps d’incertitude mais d’espoir où s’étaient mis en branle les secours spirituels et matériels se clôt tragiquement par la mort qui prend le dessus. Comment réagir face à une telle horreur ?


Honorer la mémoire d’un innocent

D’abord, la victime d’un tel acte de barbarie ne doit pas être oubliée. Il faut continuer à prier : pour lui ; pour sa famille ; pour ses jeunes enfants qui grandiront sans leur père. Alban Gervaise doit rester dans notre mémoire commune, en tant que notre concitoyen Français. Et pour les catholiques, en tant que notre frère dans le baptême. Pour entretenir son souvenir, il faut recueillir les témoignages sur la personne qu’il était, sur le bien qu’il a fait. Ceux-ci nous rempliront à coup sûr de tristesse face à la perte, mais aussi d’admiration envers un de ces hommes qui font le bien sans qu’on en parle dans la cité. Ceux qui l’ont côtoyé professionnellement témoignent de sa gentillesse et de sa discrétion. Au plus fort de la crise du Covid, Alban Gervaise était au front, allant travailler volontairement dans les hôpitaux où l’on manquait d’effectifs. Détail vertigineux : il avait aussi comme spécialité les blessés de guerre ; il aurait été de ceux qui aurait pu soigner la victime du crime qu’il a subi. Alban Gervaise fut 22 ans au service de la Patrie, puisqu’il avait choisi sa carrière militaire dès ses 18 ans en passant le concours de l’École de santé des armées.

L’armée demeure traditionnellement dans l’ombre et la famille doit se protéger, dans un contexte où elle reste une cible. Mais le pire serait l’indifférence et l’oubli par ses concitoyens. Pour honorer le nom d’Alban, ce n’est donc ni à la Grande Muette ni à sa famille, mais à la société civile de s’engager : souvenons-nous des grands rassemblements spontanés place de la République après la mort de Samuel Paty.


Prendre conscience de ce que signifie ce meurtre

Alban, remarquons-le, fut choisi par hasard, mais pas au hasard. Il a été choisi pour ce qu’il représentait, ce qu’il portait sur lui. Cet élément est à rappeler pour lutter contre la fait-divérisation à laquelle d’autres victimes ont pu être réduites, qui invisibilise leurs destins et vide leur mort de toute signification.

Alban Gervaise n’est pas qu’un symbole, il est incarné. Il est un père de famille fidèle à l’heure où il en manque. Médecin et militaire, c’est d’abord en sa qualité de père qu’il a été tué, dans une de ces tâches domestiques qu’il assumait, en allant chercher ses enfants à l’école. En tuant un homme dans la force de l’âge, c’est donc cette paternité qu’on arrache – l’empêchant d’accroître sa descendance, privant de leur protecteur naturel ses jeunes enfants.

Une autre question se pose : celle du lieu. L’école catholique a t-elle été une cible, comme l’avait été l’école juive du temps de Mohammed Merah ? Un prêtre responsable d’une école salésienne, avec qui nous évoquions ce meurtre, me confiait qu’il se préparait déjà à cette sombre éventualité. En ce week-end de Pentecôte, des catholiques étaient tués dans leur église au Nigéria ; c’est aussi arrivé à Nice et cela aurait pu être le cas à Villejuif. Si la violence des attaques est sans commune mesure entre les persécutions des Églises d’Orient et d’Afrique et les victimes du terrorisme en Occident, il s’agit toutefois d’un même phénomène : les chrétiens sont ciblés en tant que chrétiens. Les autorités catholiques aussi devront examiner soigneusement si la victime l’a été pour son identité religieuse, et s’il ne doit pas être qualifié de témoin c’est-à-dire, littéralement, de « martyr ».


Veiller à ce que justice lui soit rendue

L’hommage et la prise de conscience, enfin ne suffisent pas : il faut se manifester pour s’assurer que la Justice fasse pour lui le travail qu’elle a fait pour d’autres. Veiller notamment à ce que le mobile terroriste soit réellement examiné. La méthode – attente, ciblage, égorgement – les revendications orales du meurtrier, la cible choisie sont des éléments concordants. Le fait qu’il n’ait pas été placé par la suite en hôpital psychiatrique laisse en outre entendre que l’assassin est en possession de ses capacités intellectuelles.

Les juifs de France ont dû se battre pour faire reconnaître le mobile antisémite des auteurs des meurtres de Sara Halimi ou René Hadjadj. De même, il faut être vigilant quant à la rigueur des instances judiciaires, étatiques et médiatiques dans cette affaire, afin que la peur d’affronter le réel n’empêche pas de prendre acte des revendications djihadistes de l’assassin, et de poursuivre la piste terroriste si elle se révèle fondée.


Une leçon spirituelle ?

« Je veux tuer, je veux tuer au nom d’Allah », crie l’assaillant aux témoins de la scène venus le désarmer, voulant achever son œuvre sur la victime. Jésus annonce : « L’heure vient où quiconque vous tuera croira rendre un culte à Dieu » (Jean 2 :16). Devant l’école catholique de ses enfants, ce verset s’actualise pour Alban, père de famille discret et qui a fait le bien autour de lui. En étant la cible, il a permis que d’autres ne le soient pas. « J’obéis à Dieu » crie son meurtrier en s’acharnant sur lui. Quelle antithèse de Dieu peut ordonner un tel acte ? Car Alban est un enfant de Dieu, et le Dieu d’Alban est un Dieu de vie. Il ne tue pas mais il sauve. Alban, qui a soigné les autres toute sa vie et meurt jeune, innocent, d’une mort violente et injuste, est en ce sens conformé au Christ en sa vie et en sa mort.

Ainsi les mots de Saint Paul prennent une résonnance particulière, ce grand apôtre qu’Alban a choisi pour prénommer son fils aîné, lus à l’église lors des obsèques : « Frères, nous ne voulons pas vous laisser dans l’ignorance au sujet de ceux qui se sont endormis dans la mort ; il ne faut pas que vous soyez abattus comme les autres, qui n’ont pas d’espérance. Jésus, nous le croyons, est mort et ressuscité ; de même, nous le croyons aussi, ceux qui se sont endormis, Dieu, par Jésus, les emmènera avec lui. Car, sur la parole du Seigneur, nous vous déclarons ceci : nous les vivants, nous qui sommes encore là pour la venue du Seigneur, nous ne devancerons pas ceux qui se sont endormis. Au signal donné par la voix de l’archange, et par la trompette divine, le Seigneur lui-même descendra du ciel, et ceux qui sont morts dans le Christ ressusciteront d’abord. Ensuite, nous les vivants, nous qui sommes encore là, nous serons emportés sur les nuées du ciel, en même temps qu’eux, à la rencontre du Seigneur. Ainsi, nous serons pour toujours avec le Seigneur. Réconfortez-vous donc les uns les autres avec ce que je viens de dire. »

Alban Pascal Guillaume : ses prénoms portent déjà l’espérance de Pâques. A la fin, nous le proclamons comme chrétiens, Jésus ressuscitera Alban.

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