Tribune

La Parole de Dieu est vivante et active. Elle est notre boussole et nous devons toujours y revenir pour ne pas nous égarer.

Cette histoire magnifique nous donne les clés pour comprendre l’itinéraire de salut accompli par Jésus. Nous étions assommés par l’esclavage du péché. Un jour, nous avons crié et il a envoyé son Fils (souvenons-nous que Moïse veut dire « fils de » !). Celui-ci était entièrement vidé de lui-même (Ph 2, 7) pour laisser toute la place à son Père. Par la force de cette amitié intime, le Père a vaincu Pharaon, le Mal qui nous asservissait. Le Fils a traversé avec nous les eaux de la mort (c’est ce que nous vivons dans le baptême) et il nous mène, à travers le désert qu’est notre vie, vers la Terre promise. Pour cela, il nous donne sa Parole ! Il reste à nos côtés, malgré nos rébellions et nos récriminations. Et avec son aide, nous entrerons un jour en Vie promise, dans la Terre éternelle.

Au départ, il y a un peuple qui subit un génocide, un bébé de trois mois posé dans une corbeille sur le Nil et miraculeusement « sauvé-des-eaux » – c’est la signification, en hébreu, du prénom Moïse.
Mieux, il est adopté par la fille du Pharaon (quel pied de nez !) et devient un « fils- de » – c’est le sens, en égyptien cette fois, de son prénom. Élevé comme un être d’élite, le jeune homme a échappé à l’assommoir de l’esclavage, capable d’annihiler jusqu’au désir de libération d’un être humain. De plus, il est éduqué, il sait écrire (utile pour graver les tables de la loi !), il est bilingue linguistiquement et culturellement…

Bref, y a-t-il quelque chose à retenir pour notre vie de cette trajectoire d’exception ? Peut-être tout simplement que Dieu l’a d’abord sauvé. Être missionnaire n’est jamais premier : c’est toujours l’action salvatrice de Dieu dans notre vie qui en est le fondement. Et à la fois, notre salut personnel est structurellement orienté vers celui des autres : l’élection est en vue de la mission !

Dieu l’a également préparé à sa mission. Et si le Seigneur ne nous appelle pas forcément à faire traverser un désert à 600 000 hommes (quoique…), nous pouvons, en méditant l’enfance de Moïse, acquérir une profonde confiance dans le fait que Dieu nous a patiemment et très précisément préparés à la mission à laquelle il nous appelle.

Certes, mais encore faut-il être au clair sur notre mission ! Tout le monde n’a pas la chance d’être interpellé, entre deux urgences de boulot, par un buisson ardent…

LA CRISE DE LA QUARANTAINE

À y regarder de plus près, pourtant, les choses n’ont pas été si simples pour Moïse : arrivé à l’âge de 40 ans – période de crise peut-être mais, surtout, nous dit la Bible, période d’accomplissement, où chacun pense être arrivé à la maturité et pouvoir quelque peu changer le monde –, Moïse se sent des élans nationalistes. Lui qui a toujours été libre, il se révolte devant l’oppression subie par son peuple, comme ces dirigeants qui reviennent au pays après avoir étudié dans les meilleures universités étrangères. Et il tue un Égyptien qui battait un esclave hébreu.

Mais Moïse a agi de lui-même et non sur la Parole de Dieu. C’est pourquoi même ses compatriotes blâment son acte apparemment juste : « Qui t’a institué juge ? » Et sans surprise, la mission que Moïse s’est donnée tout seul se heurte à des obstacles insurmontables : le Pharaon cherche à le tuer. Il doit fuir. Sans doute écœuré – « Après tout ce que j’ai fait pour les autres ! » –, il refait sa vie : trouve un boulot, se marie, a des enfants… Fin de l’histoire ? Mais la patience de Dieu n’a d’égal que sa tendresse : durant quarante autres années, il laisse Moïse prendre un chemin de traverse mais aussi mûrir, comprendre, apprendre à écouter.

Car la mission que Moïse s’était attribuée était bien celle que Dieu voulait lui donner ! Mais pas de cette façon, et surtout pas à ce moment-là. Voilà que le moment du véritable appel arrive : Moïse est prêt car il a renoncé à toute ambition humaine. Et, deuxième condition tout aussi indispensable, le peuple aussi est prêt, il a enfin demandé à être sauvé : « Les Israélites, gémissant de leur servitude, crièrent, et leur appel à l’aide monta vers Dieu, du fond de leur servitude » (Ex 2, 23). Jusque-là, en effet, Dieu ne pouvait rien donner, car on n’avait rien demandé…

Et là, quel contraste ! C’en est comique ! Quand Dieu, depuis le buisson ardent, formule son appel, il doit se livrer à une véritable négociation de marchand de tapis face à un Moïse qui déploie une stupéfiante panoplie d’objections diverses et variées : Qui suis-je pour faire ça ? Je ne connais pas ton nom !… On ne me croira pas… Je suis bègue… Et pour finir, le refus tout net : « Excuse-moi, mon Seigneur, envoie, je t’en prie, qui tu voudras » (Ex 4, 13). Pourtant, c’était bien pour cela que Moïse avait tué un Égyptien ! Mais quarante ans plus tard, il ne recherche plus la gloire, n’a plus la même énergie, et la mission lui apparaît comme elle est : insurmontable.

APPELÉ PAR SON NOM

Est-ce l’histoire d’un malheureux jeu de cache-cache ? Pas du tout, car en réalité Moïse n’a jamais été aussi prêt pour sa mission : il a, chevillée au corps, la conviction qu’il n’est pas capable de réussir. Toute sa vie, il n’aura même pas l’idée de s’appuyer sur ses propres forces et attendra tout de Dieu. C’est ce que la Bible décrit quand elle nous dit que « Moïse était un homme très humble, l’homme le plus humble que la terre ait porté » (Nb 12, 3). Supplions le Seigneur de recevoir cette grâce ! Elle est la condition pour qu’Il puisse nous faire participer à son œuvre de salut.

Quel est le secret de Moïse ? Le salut, chez lui, apparaît comme un débordement de cetteamitiéextraordinaireavecsonSeigneur:«YahvéparlaitàMoïsefaceàface, comme un homme parle à son ami » (Ex 33, 11). Évidemment, nous aspirons à une telle amitié.

Comment est-elle née ? D’abord, Dieu a révélé à Moïse, pour la première fois dans l’histoire, son nom personnel. Donner son nom n’est pas anodin : on accepte alors d’être appelé, et par conséquent de répondre. De plus, le nom de YHWH (que, depuis Benoît XVI, l’Église nous invite à prononcer « Seigneur », à l’imitation de nos frères juifs) a toujours été reçu dans la tradition comme le visage miséricordieux de Dieu, alors que le mot « Élohim », lui, renvoie à son attribut de justice. L’amitié naît donc parce que Dieu, le premier, se rend accessible et nous montre sa miséricorde.

Et Moïse ? Quelle est sa contribution ? C’est de rester fidèle à cette révélation : nous connaissons tous cette dérive insidieuse qui déforme peu à peu notre image de Dieu. Passé l’éblouissement de la rencontre, l’illumination momentanée lors de tel ou tel temps de prière, nous « rhabillons » le Seigneur avec les oripeaux de notre paganisme bien ancré. Nous transformons sa tendresse en indulgence, son exigence en moralisme, sa transcendance en magie… et nous voilà devant une idole que nous appelons Dieu. Moïse, lui, est resté comme saisi, sans que le temps n’atténue son émerveillement devant la miséricorde de Dieu, sans que l’habitude ne la déforme à ses yeux.

Mieux : plus le temps passait, plus son désir de voir Dieu, d’expérimenter sa miséricorde, s’aiguisait ; il lui en fallait toujours plus ! C’est ce que décrit le jeu, tout au long du texte, entre des moments où Moïse voit Dieu et d’autres, postérieurs, où il demande à le voir : mais c’est déjà fait, pensons-nous ! Quelle triste pensée… aucun amoureux ne déclare qu’il sait tout de son amoureuse ! Le plus extraordinaire épisode de cette soif nous est raconté au chapitre 33 du livre de l’Exode. Après avoir reçu les tables de la loi, Moïse redescend du Sinaï et découvre le veau d’or. Sa colère contre le peuple n’a d’égal que son intercession pour le sauver. Dieu est incapable de résister à la prière de Moïse, et s’apaise.

VOIR DIEU

Alors le prophète demande une chose insensée : « Fais-moi de grâce voir ta gloire » (Ex 33, 18). Insensée, et en même temps déjà obtenue par le passé, nous semble-t-il : Moïse n’est-il pas resté 40 jours et 40 nuits en haut du Sinaï ? Juste avant cette demande, ne nous dit-on pas que « Moïse entrait dans la Tente, la colonne de nuée descendait, se tenait à l’entrée de la Tente et Il parlait avec Moïse » (Ex 33, 9) ? Oui, mais dans cette vie notre connaissance ne sera jamais que partielle, comme le dira saint Paul (1 Co 13, 12). Torturé par le désir éternellement insatisfait de voir Dieu, Moïse supplie… et obtient : « Je ferai passer devant toi toute ma beauté et je prononcerai devant toi le nom de Yahvé. […] Quand passera ma gloire, je te mettrai dans la fente du rocher et je te couvrirai de ma main jusqu’à ce que je sois passé. Puis j’écarterai ma main et tu verras mon dos ; mais ma face, on ne peut la voir » (Ex 33, 19, 22-23). Nous avons là sans doute une clé essentielle de la vie avec Dieu : ne pas nous satisfaire de notre vie spirituelle « déjà si riche », de nos engagements « déjà si radicaux », mais désirer uniquement le connaître toujours plus. C’est cela qui nous sauve et c’est en vue de cela que nous sommes sauvés ! « La vie de l’homme, c’est la vision de Dieu », disait saint Irénée.

De plus, nous avons par rapport à Moïse un privilège immense : « Nous avons entendu, […] nous avons vu de nos yeux, […] nous avons contemplé, […] nos mains ont touché » (1 Jn 1, 1) Dieu fait homme, Jésus ! Encore une fois, pour mesurer dans toute son épaisseur l’extraordinaire cadeau de l’Incarnation, il nous faut en saisir toutes les étapes. Au risque de brûler sur un bûcher, je dirai que l’Incarnation s’est faite… très progressivement ! Au cours de l’histoire du Salut, le Seigneur nous a peu à peu habitués à une présence de plus en plus tangible.

Sa Création est le premier lieu de sa manifestation.

Puis il se fait connaître à des hommes choisis, avec qui il conclut des alliances symbolisées par des signes : Noé et l’arc-en-ciel, Abraham, puis Isaac et Jacob, et la circoncision.

Mais avec Moïse, quelque chose de supplémentaire est donné. Il y a toujours un homme choisi, un signe (le shabbat), mais en plus, au Sinaï, Dieu se révèle pour
la première fois à l’ensemble du peuple : « Moïse fit sortir le peuple du camp, à
la rencontre de Dieu, et ils se tinrent au bas de la montagne. Or la montagne du Sinaï était toute fumante, parce que Yahvé y était descen du dans le feu ; la fumée s’en élevait comme d’une fournaise et toute la montagne tremblait violemment » (Ex 19, 17-18). Surtout, il donne à ce peuple les dix Paroles.

VAINCRE LE MAL

Il faut mesurer le tournant spectaculaire que constitue cet événement pour Israël : c’est vraiment l’équivalent de notre événement de l’Incarnation, Dieu s’est fait Parole ! Chacun peut désormais l’écouter (Shema Israël), le lire, le méditer, le connaître ! Ce n’est qu’en comprenant à sa juste valeur l’événement extraordinaire du don de la Torah, ce n’est qu’en accordant ensuite dans notre vie toute sa place à la Parole de Dieu, sa lecture, son étude, sa méditation, que nous pourrons alors comprendre et accueillir pleinement cette nouvelle incroyable : « le Verbe (la Torah !) s’est fait chair ! »

Habité par Dieu, Moïse lui permettra de vaincre le Mal personnifié par Pharaon, d’arracher son peuple à l’esclavage, de donner sa Parole de vie au Sinaï et d’amener les Hébreux, avec les difficultés que l’on sait, jusqu’en Terre promise. Toutefois, Moïse lui-même n’y entrera pas. Est-ce une façon pour Dieu de préserver Moïse de tout attachement à la réussite de sa mission ? Toujours est-il que cette fin en queue de poisson nous laisse un petit goût d’inachèvement. Et avec raison, car le seul à pouvoir entrer en Terre promise, c’est Jésus ! Comment ne pas s’émerveiller alors en découvrant que le successeur de Moïse, celui qui fera entrer le peuple en Canaan, s’appelle Josué ? C’est, en hébreu, le nom de Jésus (qui, lui, est en araméen) !

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