Tribune

Gilles Sicart

11 février 2022

Il est dans l’histoire de la pensée des concepts à la fois intelligibles et universels qui permettent de cerner une grande vérité humaine. Le divertissement pascalien est assurément de ceux-là.

Dans ses Pensées, Pascal en donne une définition opératoire à l’article sur la misère de l’homme sans Dieu : « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés pour se rendre heureux de n’y point penser. » Cette attitude n’est pas sans rappeler le péché d’acédie qui éloigne l’esprit humain de Dieu en le laissant vagabonder vers des pensées impies ou luxurieuses pour tromper son ennui.

En vérité, le divertissement peut prendre des formes extrêmement variées, de la plus anodine à la plus périlleuse. Mieux encore, il peut remplir la même fonction dans des situations ou des états différents, ce qui doit conduire à appréhender le concept pascalien du point de vue de l’homme universel, mais aussi de l’homme moderne et même de l’Occidental postmoderne.

Avant tout, le divertissement détourne l’être humain de ce qu’il est profondément et que Pascal résume en un saisissant triptyque : « Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. » Cette vision proprement relativiste tourne le dos à l’ontologie classique et ouvre la voie à un existentialisme tragique, aussi bien chrétien qu’athée.

L’homme se sait misérable, mais il préfère se croire heureux. A cet effet, il s’adonne à des activités vaines dont il connaît la vanité et qui lui donnent pourtant d’agréables illusions. Pascal en voit le meilleur exemple dans la chasse ou plutôt la préférence donnée à la chasse sur la prise. Dans le fond, la course à la proie ne s’arrête jamais alors même que le bonheur ou la sagesse tient dans le repos. Nous touchons là à ce qui fait la nature de l’homme, mais aussi à ce qui caractérise la vie moderne et qui est l’intensification d’une course perpétuelle contre la mort.

Le divertissement est d’autant plus nécessaire à l’homme moderne qui cantonne la religion dans la sphère privée, lorsqu’il n’en fait pas carrément l’économie. Comme l’a bien montré Arendt, ce qui détermine la condition moderne est l’importance prise par la vita activa sur la vita contemplativa. Les exigences du cycle du travail ont éclipsé l’espérance en l’immortalité de l’âme. Mais en nous inspirant de l’esprit de Pascal, nous pouvons dire que le travail est devenu une modalité du divertissement en tant qu’il est extérieur et inessentiel dans un système économique qui se nourrit de sa propre vacuité.

En relevant que les hommes n’aiment rien tant que « le bruit et le remuement », Pascal résume en une formule digne de Shakespeare une agitation qui s’est accusée avec la modernité. A l’omniprésence du bruit (songeons notamment à la permanence d’une musique d’ambiance dans certains lieux publics) et à l’accélération du remuement par le développement de transports toujours plus rapides, s’ajoute la société du spectacle qui, mieux que le simple divertissement, tend à la virtualisation du réel voire à la déréalisation du monde. La confusion entre la réalité et sa représentation offre à l’homme postmoderne la possibilité d’échapper à la contemplation de son propre néant et – eût dit Nietzsche – à la confrontation avec la tragédie de la vie.

D’une manière concertée ou non, cette nouvelle forme de divertissement remplit pour l’Occidental une fonction d’évitement dans la conscience de son déclin historique. Il est vain de contester la réalité d’un déclin que révèlent, par contraste, l’émergence de nouvelles puissances et la montée inexorable de la superpuissance chinoise. Une certaine idéologie progressiste cherche à masquer une redistribution des cartes au niveau planétaire derrière des principes intégrateurs et une morale des émotions. Mais l’Occidental moyen préfère à une fausse morale les paradis virtuels de la bande dessinée pour adultes, des jeux électroniques sur petit écran ou des sagas intergalactiques sur grand écran.

Il est assez singulier de constater que l’éloignement de Dieu ou l’édification d’un monde sans Dieu conduit à un processus inverse de celui qu’espérait Kant pour l’humanité : au lieu d’atteindre un âge de la majorité philosophique, l’homme occidental semble frappé d’une tendance à la régression psychologique et à l’infantilisation de la nostalgie. Sans doute faut-il y voir la quête d’un refuge dérisoire face aux défis majeurs qui se présentent à l’humanité. En tout cas, devant la perspective d’une apocalypse planétaire (climatique ou pandémique), athées et croyants peuvent se retrouver dans une féconde critique du divertissement.

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