Culture

On les regarde souvent sans trop les connaître, ni les comprendre : à quoi servent les retables ? D’où viennent-ils et comment ont-ils définitivement marqué notre rapport à l’image ? Les réponses de Jean-Baptiste Bertrand, membre de l’association Communautés d’accueil dans les sites artistiques (CASA).

Depuis que les prêtres se sont remis à présider la messe face au peuple, un meuble autrefois considéré comme inséparable de la célébration eucharistique a définitivement été éclipsé du décorum liturgique de nos églises. Je veux parler de ces retables, dont les plus beaux spécimens sont proposés à l’admiration des visiteurs dans les musées, mais qui fort heureusement, en certains lieux, sont restés à leurs emplacements d’origine, au-dessus du maître-autel ou sur les murs de chapelles latérales. Cette désuétude liturgique ne doit pas nous faire oublier les siècles de bons et loyaux services que les images peintes ou sculptées ont rendu à la foi catholique. Avant d’être des œuvres d’art à contempler pour elles-mêmes, les retables et ce qu’ils nous donnent à voir sont apparus et se sont développés pour remplir une mission bien particulière : fixer les regards sur l’hostie pendant l’élévation et révéler aux fidèles une part de ce qui est caché. 

À l’origine, une nécessité liturgique 

En latin retable se traduit par retro tabula, à l’arrière de la table, en anglais par altarpiece, une partie de l’autel. Deux traductions bien plus intuitives que le mot retable pour comprendre qu’il s’agit d’un meuble placé derrière et au-dessus de l’autel, et sur lequel vient se placer une image, peinte ou sculptée, avec parfois des panneaux amovibles qui s’ouvrent et qui se ferment. La naissance du retable se situe entre le XIe et le XIIIe siècle, période ayant connu des changements liturgiques importants. Au XIe siècle, la Réforme grégorienne oblige les prêtres à célébrer la messe ad orientem, vers l’Orient, vers le soleil levant. Désormais le prêtre et les fidèles qui sont derrière lui, ont tous le regard qui porte au même endroit : le vide derrière l’autel. Un vide d’autant plus gênant que depuis 1215 le Concile de Latran IV a rendu obligatoire l’élévation de l’hostie pendant la messe. Dès lors, quand l’hostie est élevée par le prêtre, les regards ont parfois du mal à se focaliser sur elle. Certains ont alors l’idée de placer une image en arrière de l’autel pour que les regards se fixent à proximité de l’hostie. 

Dans les églises prestigieuses, les premiers retables sont des réemplois d’objets existants, en particulier d’antependium en orfèvrerie (panneaux décoratifs destinés à orner le devant de l’autel) dont l’iconographie soignée devient invisible aux fidèles par le passage du célébrant devant l’autel. Très vite, des retables sont créés sans qu’il s’agisse de réemploi, en pierre principalement, la sculpture demeurant la technique la plus utilisée pour la fabrication de retables durant toute la période gothique. Dès la naissance du retable, la recherche de réalisme, d’élégance des formes et de fluidité dans les drapés est telle qu’elle annonce le bouleversement des siècles à venir : la peinture comme mode principal de représentation du sacré sur les retables. Au XIVe siècle, la technique du retable se codifie, avec au centre un tableau peint ou sculpté et d’autres images qui gravitent autour, sur une prédelle ou des panneaux amovibles. Plus tard, particulièrement à l’époque baroque, les retables prendront des dimensions considérables, finissant même parfois par « écraser » l’hostie élevée ! 

Un élément clé dans l’histoire de notre rapport à l’image

La multitude et la diversité des images représentées sur les retables que nous connaissons ne doit pas nous faire oublier qu’à l’origine c’est toujours le Christ dans un de ses mystères salvifiques qui était représenté au centre du retable. Ce n’est qu’avec l’apparition des ordres mendiants au XIIIe siècle que l’image du Christ est parfois remplacée par celles de leurs saints fondateurs, ouvrant ainsi la voie à d’autres représentations, en particulier de la vie de la Vierge Marie. Cependant, cette substitution qui éclipse en partie la mission première du retable ne la supprime pas. Placer une image au-dessus de l’autel où se déroule le sacrifice du Christ sans qu’il ne soit représenté n’interdit pas de croire en sa présence dans l’hostie et de comprendre que la participation à l’eucharistie a uni le personnage représenté sur le retable à son Seigneur et fait de sa vie un modèle à imiter pour le croyant.  

Avec le temps, la nouvelle scénographie du sacré qui se met en place dans les églises transforme le rapport à l’image d’une société occidentale où tous sont croyants et pratiquants. En entrant dans le champ de vision du prêtre et des fidèles au moment le plus important de l’acte sacré, l’image qui était omniprésente mais cantonnée autour de l’autel passe d’un rôle d’ornementation et de catéchisation à un rôle de médiation entre le fidèle et son Dieu. Le croyant n’est plus face à l’image dans une démarche d’accumulation de savoir biblique, mais entre dans une contemplation active de ce qui est représenté, contemplation qu’il pourra poursuivre en dehors des offices pour continuer à communier avec ce qu’il voit. L’image se met au service de la piété des fidèles, en cela le retable est ancêtre de l’image de dévotion et de souvenir. Le monopole de la contemplation qui durant tout le Moyen-Âge était celui des reliques est désormais dévolu à l’image. Pour accomplir cette mission et permettre l’immersion contemplative, l’image doit se défaire du symbolisme médiéval au profit d’un réalisme qui permet d’atteindre les sentiments du croyant. C’est ainsi que l’image va accompagner l’humanisme et la spiritualité de la fin du Moyen Âge, de la Renaissance et de la modernité pour arriver jusqu’à nous. 

Et aujourd’hui ? 

Pour conclure, je voudrais nous poser une question. Comment se fait-il que nous ayons globalement abandonné la production iconographique pour le service de la liturgie et plus généralement de la foi ? Nous connaissons pourtant la puissance de l’image sur nos sentiments. Souvenons-nous de tout le bien que l’image a fait aux générations de croyants qui nous ont précédées et mettons-là au service d’une évangélisation parfois trop conceptuelle. Commençons par dépoussiérer les images qui ornent nos églises, puis magnifions-les un peu plus avec de belles images modernes, choisies, figuratives et efficaces pour mettre en scène ce qui se passe sur les autels et soutenir la foi des fidèles. Qui sait, peut-être qu’en prenant le temps d’expliquer l’iconographie d’une œuvre aux visiteurs que nous croisons dans notre paroisse ou à nos proches qui viennent pour un baptême ou un mariage ce qui se passe sur telle ou telle image, peut-être parviendrons-nous à susciter une saine interrogation auprès d’un peuple, certes plus ou moins croyant, mais qui partage une même culture de l’image, et ce notamment grâce aux retables. 

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